Le droit d’usage et d’habitation en viager occupé n’est pas un simple détail contractuel

Le droit d’usage et d’habitation – que les praticiens abrègent en DUH – est le fondement juridique du viager occupé. Défini aux articles 625 à 636 du Code civil, il donne à son titulaire un pouvoir très précis : occuper personnellement le logement. Rien d’autre. Pas de location. Pas de cession à un tiers. C’est justement ce qui le distingue de l’usufruit, qui permet ces deux usages.
Dans un viager occupé, le vendeur – appelé crédirentier – garde ce droit jusqu’à son décès. L’acheteur, le débirentier, achète la nue-propriété du bien à la signature chez le notaire, mais ne peut ni y habiter ni le louer tant que le DUH existe. Ce droit figure dans l’acte notarié : c’est un droit réel, aussi solide juridiquement qu’une hypothèque. Ce n’est pas une tolérance tacite, ni une convention entre amis.
Ce que beaucoup de signataires – vendeurs comme acheteurs – ne voient pas au moment de signer, c’est le poids financier de ce droit. Ses caractéristiques fondamentales sont les suivantes :
- droit personnel et incessible : le crédirentier seul peut l’exercer
- droit réel inscrit à la conservation des hypothèques : il suit le bien
- valorisé par abattement sur la valeur vénale du bien : entre 30 et 50% selon l’âge du crédirentier, calculé sur la base des tables de mortalité INSEE TGH05 et TGF05
- durée viagère par définition : il s’éteint au décès du titulaire uniquement – sauf renonciation expresse
Sur un bien estimé à 300000€, un abattement de 40% représente 120000€. C’est la valeur du DUH. Ce chiffre change tout : il commande le calcul de la rente, du bouquet et – on le verra – la question de ce qui se passe si le crédirentier entre en établissement.
L’entrée en EHPAD n’éteint pas automatiquement le DUH : une règle juridique méconnue qui coûte cher
Voici le noeud du problème : beaucoup de transactions en viager occupé s’enlisent là-dessus, parfois des années après la signature. Un crédirentier entre en EHPAD. Il ne revient plus au domicile. Mais juridiquement, son droit d’usage et d’habitation persiste intégralement.
L’article 634 du Code civil est clair : le droit d’usage se régit par le titre qui l’établit. Autrement dit, c’est l’acte notarié qui prime. Et si cet acte ne dit rien sur ce qui arrive au DUH lors d’une entrée en établissement médico-social, rien ne change légalement. L’entrée en EHPAD n’éteint pas le DUH en droit français. Deux seuls événements l’éteignent : le décès du titulaire, ou sa renonciation expresse par acte notarié.
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Pour le crédirentier, le tableau n’est pas meilleur. Il paie ses frais d’EHPAD – souvent entre 2500€ et 4000€ par mois – sans pouvoir utiliser la valeur de son DUH, faute d’une clause qui l’aurait prévu. Une ressource financière considérable reste bloquée, faute d’anticipation contractuelle.
Que dit concrètement l’acte de vente ? Deux situations radicalement opposées selon la clause prévue

Tout dépend de ce qui a été écrit – ou pas – chez le notaire. Les actes de viager se divisent en deux catégories sur ce point, avec des conséquences très différentes.
| Critère | Acte sans clause EHPAD | Acte avec clause EHPAD |
|---|---|---|
| Sort du DUH à l’entrée en établissement | Maintenu intégralement – aucune modification possible sans accord amiable | Conversion ou extinction selon modalités contractuelles prévues |
| Exploitation du bien par le débirentier | Impossible – ni location ni occupation | Possible dès la renonciation formalisée par acte notarié |
| Révision de la rente | Aucune – la rente reste identique | Majoration calculée sur la valeur résiduelle du DUH |
| Formalités requises | Nécessite un avenant notarié négocié – accord des deux parties | Procédure définie dans l’acte : certificat médical, délai, acte notarié de renonciation |
| Risque principal | Blocage total – bien immobilisé, conflit potentiel entre parties | Risque limité si la clause est précise et complète |
La clause dite « clause EHPAD » ou « clause de relogement » organise contractuellement la libération du bien avant le décès. Concrètement, la valeur résiduelle du DUH – calculée par un actuaire sur les tables INSEE TGH05 et TGF05 – est convertie en augmentation mensuelle de la rente. Sur un bien à 300000€ avec un abattement de 40%, les 120000€ de DUH résiduel ne disparaissent pas : ils se transforment en revenus supplémentaires pour le crédirentier. Le Conseil Supérieur du Notariat préconise depuis plusieurs années que tout acte de viager occupé comporte une telle clause.
La conversion du DUH en rente complémentaire : comment ça se calcule et qui y gagne vraiment ?
Le mécanisme de la clause de libération anticipée fonctionne en trois phases. D’abord, un actuaire évalue la valeur résiduelle du DUH au moment de l’entrée en EHPAD. Il applique les tables de mortalité INSEE TGH05 (hommes) et TGF05 (femmes) à l’âge du crédirentier au jour de la renonciation et en déduit combien d’années il lui reste à vivre statistiquement. Le taux d’abattement retenu – entre 30 et 50% selon l’âge – est appliqué à la valeur vénale actuelle du bien.
Cette valeur résiduelle est ensuite capitalisée et convertie en majoration mensuelle de la rente viagère. La procédure complète suit ces étapes :
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- entrée du crédirentier en établissement médico-social, justifiée par un certificat médical
- notification au débirentier selon les modalités prévues dans l’acte
- calcul actuariel de la valeur résiduelle du DUH
- accord sur la majoration de rente
- signature d’un acte notarié de renonciation au DUH
- publication de la renonciation – le débirentier récupère la libre disposition du bien
Qui y gagne ? Les deux parties, à condition que la clause soit bien construite. Le crédirentier perçoit une rente majorée qui peut aider à payer ses frais d’hébergement. Le débirentier peut louer le bien et percevoir des revenus locatifs qui compensent partiellement le surcoût de la rente.
Mais la fiscalité change tout. La renonciation onéreuse – c’est-à-dire contre majoration de rente – n’a pas le même régime fiscal qu’une renonciation gratuite. Dans le premier cas, la majoration de rente est imposable au titre des revenus, dans la catégorie des rentes viagères à titre onéreux, avec un abattement fonction de l’âge du crédirentier. Dans le second, la renonciation gratuite peut être requalifiée en libéralité et entraîner des droits de donation. Un point à clarifier avec le notaire lors de la rédaction de l’acte.
Quels sont les droits et obligations du débirentier pendant toute la période d’absence du crédirentier ?
Le débirentier peut-il entrer dans le logement si le crédirentier est en EHPAD ?
Non. Tant que le DUH n’a pas été éteint – par décès ou par renonciation notariée – le logement reste juridiquement réservé à l’usage personnel du crédirentier. Le débirentier qui forcerait l’entrée s’exposerait à des poursuites pour violation de domicile. Seule une clause contractuelle prévoyant explicitement un droit d’accès temporaire, ou une renonciation formalisée chez le notaire, change cette règle. L’absence physique du crédirentier ne suffit pas.
La rente viagère peut-elle être suspendue ou réduite pendant l’entrée en établissement ?
Non. La rente viagère est due jusqu’au décès du crédirentier, sans exception. Le fait que le crédirentier n’occupe plus le bien ne justifie pas une réduction ou une suspension. Les articles 1968 à 1983 du Code civil régissent la rente viagère sans prévoir d’exception liée à l’occupation effective. Seule une clause contractuelle explicite pourrait moduler cette obligation – et encore, à condition qu’elle soit précisément rédigée et qu’elle ne viole pas l’ordre public.
Que se passe-t-il si le crédirentier décède en EHPAD sans avoir renoncé à son DUH ?
Le DUH s’éteint automatiquement au décès du titulaire. C’est une règle absolue : un droit d’usage et d’habitation est viager et personnel – les héritiers du crédirentier ne le récupèrent pas. Au décès, le débirentier obtient donc la pleine propriété libre de toute charge, sans aucune formalité. La rente cesse simultanément. Et si le crédirentier est décédé en EHPAD sans jamais renoncé à son DUH, le bien a resté bloqué jusqu’au bout. C’est justement le scénario que la clause EHPAD existe pour éviter.
Anticiper la clause EHPAD dès la signature : ce que tout notaire spécialisé devrait rédiger systématiquement
Une clause EHPAD bien construite n’est pas une clause de routine. C’est un mécanisme technique qui doit prévoir plusieurs éléments sans exception. Voici ce qu’elle doit contenir obligatoirement :
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- définition précise du déclencheur : entrée en établissement médico-social au sens de la loi, justifiée par un certificat médical d’un médecin indépendant des parties
- délai de mise en oeuvre à compter de l’entrée en établissement
- modalités de calcul de la valeur résiduelle du DUH : référence explicite aux tables INSEE TGH05/TGF05 et intervention d’un actuaire
- procédure de renonciation : acte notarié obligatoire, frais à la charge du débirentier ou partagés selon accord
- révision et indexation de la rente après conversion
Sur le plan fiscal, les deux régimes de renonciation ne produisent pas les mêmes effets. Le tableau ci-dessous résume les points essentiels :
| Critère | Renonciation onéreuse (contre majoration de rente) | Renonciation gratuite |
|---|---|---|
| Traitement impôt sur le revenu | Majoration imposable comme rente à titre onéreux, abattement selon âge | Pas d’imposition directe sur le revenu |
| Droits de mutation | Non applicables en principe si contrepartie équivalente | Risque de requalification en libéralité – droits de donation potentiels |
| Impact sur le bouquet initial | Aucun – le bouquet reste acquis | Aucun – mais vigilance sur la cohérence globale de la transaction |
| Recommandation pratique | A privilégier : équilibre financier clair, sécurité juridique pour les deux parties | A éviter sauf situation familiale particulière et conseil fiscal préalable |
Mon avis tranché : le viager occupé sans clause EHPAD est un contrat à moitié rédigé
Après avoir vu passer des dizaines de dossiers sur ce sujet, voilà ce que j’en pense : en 2026, signer un viager occupé sans clause EHPAD, c’est ignorer la réalité démographique française. L’espérance de vie augmente. Une part croissante de crédirentiers finissent leur vie en établissement. une probabilité élevée qu’il faut anticiper.
Laisser ce vide dans l’acte blesse les deux parties. Le débirentier devient propriétaire d’un bien qu’il ne peut ni utiliser ni rentabiliser pendant des années, tout en continuant de verser la rente. Et le crédirentier perd un levier financier majeur au moment précis où il en a besoin – pour payer un hébergement souvent très cher.
Le DUH vaut entre 30 et 50% du bien. Sur un patrimoine de 300000€, cela représente jusqu’à 150000€ immobilisés. C’est une somme qui peut faire une vraie différence pour financer un EHPAD sur plusieurs années. La laisser « gelée » par manque d’anticipation contractuelle, c’est un échec de conseil.
Ma recommandation est donc catégorique : exigez une clause EHPAD détaillée avant toute signature. Faites intervenir un actuaire pour évaluer la valeur résiduelle du DUH. Et choisissez un notaire qui pratique le viager régulièrement – pas un généraliste qui traite deux ventes en viager par an. Mais le notaire seul ne suffit pas : le vendeur doit comprendre ce mécanisme pour défendre ses intérêts et l’acheteur doit l’exiger pour ne pas se retrouver dans une impasse juridique coûteuse.
- Le DUH ne s’éteint pas à l’entrée en EHPAD – vérifiez votre acte avant de signer
- Sans clause EHPAD, le bien reste bloqué même si le crédirentier ne l’occupe plus
- La renonciation doit toujours être formalisée par acte notarié – aucun accord verbal ne suffit
- Privilégiez la renonciation onéreuse (contre majoration de rente) pour sécuriser le traitement fiscal
- Le calcul de la valeur résiduelle du DUH doit impliquer un actuaire et les tables INSEE TGH05/TGF05